Une citation, ça fait classe, ça vous agglomère un discours, ça vous étaie un billet d’humeur. Mais ce n’est pas pour ça que Jean-Luc Godard a dit « La marge, c’est ce qui fait tenir ensemble les pages d’un livre ».
Donc, avant même d’être attiré par ladite marge, la question à se poser consiste à savoir ce qu’on trouve par ici, et qui n’est pas ailleurs. Eh bien, à part les notes et les commentaires quand c’est scolaire, c’est là que se réfugient tout ceux qui n’entrent pas dans les cases quand c’est nase.
SI VOUS CROYEZ QUE C’EST FACILE !
Vivre en marge n’est pas forcément un choix premier, alors j’aime autant vous dire que ça se paie. Dans mon cas, il aura fallu encaisser gamin le quolibet qui rimait avec « bougeotte ». En effet, ce joli petit « poil de carotte » m’aura très vite initié à la joie de vivre des adorables bamboulas, niakoués, youpins et autres bougnoules. Et plus c’est gros, plus c’est ton problème, mec.
À mon encontre il était parfois nécessaire d’ajouter un qualificatif amical comme « chocolat blanc », vu que la peau des rouquins craint sacrément le soleil (c’est pas comme ces veinards de bamboulas…).
Bref, quand ça se passe comme ça, il ne reste plus qu’à traverser le parcours de santé de la puberté et puis on finit par s’y faire, vu qu’alors ça cesse enfin, sauf rares relents de puanteur adulte et alcoolisée…
PASSEPORT, SIOUPLÉ
Une fois ce visa en poche, la joyeuse compagnie de parias et autres indigents suscités n’a plus qu’à voyager en troisième classe. De toute façon, on arrivera bien quelque part, hein !
Mais bon, c’est quand même la double peine : on aura beau faire un parcours honorable, il aura fallu suer deux fois pour y parvenir, une fois comme tout le monde et une autre avec le fardeau de la différence. Parce que quand on devient dissemblable, c’est pour toujours, ce n’est plus un problème de surface, ça se transforme en raison d’être.
Alors la vie prend un autre relief. La possession matérielle, par exemple, passe très souvent au second plan, car ce qui compte désormais c’est la considération d’autrui, l’amour que vous porte le prochain, ou la suivante.
« Ce qui rime avec la marge,
ce sont les pavés »
MANQUERAIT PLUS QU’IL SE PLAIGNE
Évidemment, tout ça forge le caractère. Remarquez, c’est économique, pas besoin de tatouage, on ne montre pas ces marques-là. Ou alors pas comme ça.
Parmi les mots à la mode – vous savez, cette mode qui transforme nos « paradigmes » et nous fait changer de « logiciel » en mode « Pilates » pour le « storytelling », à tel point qu’on se demande comment on faisait avant que ce vocabulaire existe –, on pratique la « résilience » sans le savoir. J’ai même un jour entendu un commentateur sportif, le genre complètement footu, employer ce terme à propos d’un mec en short qui courait dans tous les sens ! Boris Cyrulnik doit se retourner dans l’hécatombe…
C’EST RÉVOLTANT
Alors on ne s’étonnera pas que votre serviteur s’y retrouve dans l’expression artistique. C’est le domaine par excellence où tout est permis, même s’il y a des grincheux qui préfèrent les catégories aux œuvres elles-mêmes.
Fromage ou pas, La Fontaine a eu dans son bestiaire de jolies formules pour dire que les créatifs ont besoin de contemplatifs. Et il existe heureusement des êtres et des lieux ouverts à des sensibilités parallèles. Par ici on considère avec bonheur que penser le monde est une liberté propre à chacun et qu’il y a là matière à partager, du moment que la manifestation en est – justement – différente, construite et un tantinet subversive.
Pour le dire en vers (et contre tout) : ce qui rime avec la marge, pour moi ce sont les pavés.
Et schtonk.
